Ce boniment charlatanesque ne produisit pas l’effet que Tire-Lire en attendait. Il n’égaya personne. Mais il y eut un mouvement de curiosité chez les uns, de frayeur chez les autres, quand on vit le rapin s’apprêter à saisir la tête par les cheveux.
Jonville ne riait plus. Cavaroc continuait à maugréer, tout en cherchant à se pousser au premier rang des spectateurs.
Tire-Lire ne remarquait pas qu’il était seul à s’amuser des extravagances qu’il débitait, et il ne demandait qu’à continuer. Évidemment, il se figurait tenir une tête en carton ou en cire, et c’était son excuse.
En voyant S’allonger les mines des invités qui l’écoutaient, il finit pourtant par s’apercevoir qu’il faisait fausse route, et pour clore cette parade intempestive, il reprit en goguenardant de plus belle :
– Approchez, mesdames, approchez ! on peut toucher. En même temps il enlevait la tête par les cheveux et il la posait toute droite sur le plat de sa main gauche.
Des cris d’effroi lui coupèrent la parole, et le vide se fit en un clin d’œil autour du malencontreux orateur…
Fortuné du Boisgobey voit le jour à Granville le 11 septembre 1821. Né Fortuné Abraham-Dubois, il est issu d’une famille aisée. Après de brillantes de études à Avranches et Paris, il visite la Bretagne et entre ensuite dans l’Administration, à la Trésorerie des armée d’Afrique. Il profite de ce séjour en Algérie pour circuler dans la région et apprendre l’arabe. En 1848, il se retrouve en France comme receveur des Finances. Fonctionnaire compassé le jour, il joue et fait la noce le soir venu, ce qui l’entraîne dans des dettes considérables. Rruiné, il ne trouve chez lui « qu’une rose fanée, le papier jauni d’une lettre d’amour, et un roman de Ponson du Terrail. Il se mit à lire le roman, quelque aventure de cape et d’épée, et se disant qu’il pourrait très bien faire aussi bien il entame une nouvelle carrière, celle des Lettres.
Sous le nom de Du Boisgobey, il publie en 1868 dans le Petit Journal, à 44 ans, le récit d’une cause judicaire, Les Deux comédiens. Puis récidive l’année suivante avec L’Homme sans nom et Le Forçat colonel, récits romancés sur les aventures d’un bagnard pendant la Restauration. C’est un succès, et un directeur de journal lui signe en 1870 un contrat de sept ans qui lui assure un confortable revenu annuel de 12.000 francs. Il va alors écrire plus de soixante romans parus dans divers journaux.
Comme tous les romanciers populaires, il utilise une large palette, du roman mondain au roman des bas-fonds (Les Mystères du Nouveau Paris 1875 , Double-blanc, 1889, Le Cochon d’or, 1881, Bouche cousue, 1882, etc.). Avec cependant deux genres de prédilection. D’abord le roman historique : Les Deux merles de Mr. Saint-Mars, 1873 (sur le Masque de fer), Un Cadet de Normandie au XVIIe siècle, 1890 ou L’As de cœur, 1874 (sur la Régence). Il s’intéresse particulièrement à la Révolution, sur laquelle il porte un regard très conservateur : Le Demi-monde sous la Terreur, 1877, Les Collets noirs, 1874, La Jambe noire, 1876, etc. Il se distingue de ses confrères par une documentation très rigoureuse, écartant les anachronismes si nombreux chez Ponson du Terrail et Alexandre Dumas.
Mais il reste pour la postérité l’auteur de grands romans judiciaires : Le Coup d’œil de Monsieur Piedouche, 1883, La Vieillesse de Monsieur Lecoq, 1877 (hommage à Gaboriau), Le Crime de l’Opéra, 1879, L’Affaire Matapan, 1881, Le Crime de l’omnibus, 1881, Le Pouce crochu, 1885, Le Collier d’acier, 1883,La Main froide, 1889, etc. S’il continue de mêler les exubérantes péripéties venant du roman-feuilleton à une certaine rigueur dans les enquêtes, le premier, il fait de ses détectives des êtres faillibles, sujets au doute et commettant des erreurs, ce qui rend ses récits toujours surprenants. Il casse les stéréotypes d’alors : des professionnels ridiculisés par des amateurs, des criminels échappant au châtiment, des limiers personnellement impliqués dans leur quête. Il innove dans les intrigues : faux crimes, fausses victimes, l’enquêteur coupable, etc. Sans compter un style fluide, des scénarios complexes mais lisibles, un humour sous-jacent, une vision parfois décalée qui donne à ses lecteurs du recul tout en les tenant en haleine et les emprisonnant dans une toile de mystères.
Il fut abondamment traduit, en Chine, au Japon, et surtout dans les pays anglo-saxons. Mais tandis que le tout premier récit d’un meurtre en chambre close Le Mystère d’un hansom cab, publié par Fergus Hume en 1887, lui rend explicitement hommage, il est cependant vite oublié en France après sa mort. Il n’y a quasiment pas de livres de lui publiés au XXe siècle.
Atteint d’une maladie de la moelle épinière qui lui paralyse progressivement les membres inférieurs, il meurt à Paris le 26 février 1891.
Pour lire l'article complet de Roger Musnik sur le Blog Gallica: Fortuné Du Boisgobey (1821-1891)